Interarmées : éviter le fourre-tout ingérable !

Interarmées : éviter le fourre-tout ingérable !

Lettre à mes camarades de l’École de Guerre : après une année de scolarité, un bilan de l’interarmées

Par le Commissaire principal Ludovic Pierrat, ancien stagiaire de la 18e promotion de l’École de Guerre « Général de Gaulle ».

Publiée avec l'aimable autorisation de la Revue Défense Nationale.

Mes chers camarades,

Encouragé au dialogue des cultures et des civilisations par le discours des dirigeants de notre belle école, je me sens, après une année au CID puis à l’École de Guerre, un militaire de l’interarmées, comme les visiteurs du musée du quai Branly ont le sentiment d’être citoyens du monde après l’avoir visité. Aussi me suis-je essayé à comparer ce monde désormais plus familier, grâce à vous tous, à celui que nous avons étudié toute l’année, celui des relations internationales avec ses grands États et leurs rapports avec ses grandes organisations.

À tout seigneur, tout honneur, commençons par l’examen de la plus puissante, l’Armée de terre. Assurément, elle ressemble aux États-Unis. Les deux sont vastes, on y trouve de tout mais surtout une vieille caste WASP qui y tient encore bien des manettes.

Vilipendés, moqués, les États-Unis, comme l’Armée de terre, restent néanmoins indispensables par leur poids. Rien ne peut se faire ni contre eux, ni sans eux et d’ailleurs, ils décident de presque tout, principalement par rapport à leurs intérêts et selon leur culture. Comme l’Amérique, l’Armée de terre est vaste, si vaste que la plupart des « Terriens », comme des Américains, ignore tout du monde extérieur et même parfois qu’il y en a un. Il y a eux et le reste. Notez, non pas les autres, mais le reste.

Après la politique, la géographie. L’Armée de terre comme les States, c’est immense et on y trouve donc de tout, le pire comme le meilleur. Les traits culturels communs entre « Terriens » et Américains sont évidents : on mange aussi mal chez les uns que chez les autres, on y vit de façon rustique mais on apprécie aussi le confort, dépourvu de tout sens esthétique, ce qui revient à trouver beau ce qui est pratique. D’ailleurs les Américains les plus smarts s’habillent comme les « Terriens » : en tenue sportswear. Les Américains ont mis Timberland à la mode, les « Terriens » le camouflé. Ça reste cher pour ce qui n’est que du prêt-à-porter.

Comme les Américains, les « Terriens » cherchent à vivre sainement en faisant beaucoup de sport. Les Américains ont inventé le jogging en Nike, eux la marche course en Palladium et en « survet » de l’unité. Correc ! Ah le langage, encore un autre point commun culturel ! L’anglais des Américains est aussi imagé que le français des « Terriens ». Et comme les habitants d’outre-Atlantique, ils ponctuent leurs phrases de mots-clés, qui servent avant tout de repères car c’est ça qu’on veut entendre et parce qu’il faut toujours savoir se situer dans ces si grands pays ! Si comme l’Amérique, l’Armée de terre paraît de loin bien organisée, quand on la regarde de plus près, on s’aperçoit que c’est le désordre. Il y a plein d’États qui ont des drapeaux différents mais qui se ressemblent presque tous pour l’étranger. Et attention à celui qui ose confondre le Kansas et l’Oklahoma, la cavalerie et l’artillerie de montagne.

Même leurs intérieurs se ressemblent. Tout Américain a dans son salon un drapeau, une arme et un diplôme ou un prix quelconque avec une photo commémorant l’événement, comme le « biffin » arbore son sabre et divers souvenirs glanés dans une vie qu’on peut lire dans le living-room. Les uns comme les autres portent tous une ribambelle de médailles dont ils ne connaissent pas toutes les significations mais ce n’est pas grave, ils en sont fiers quand même.

Aux États-Unis, comme dans l’Armée de terre, on se déplace dans de grands engins qui consomment beaucoup de carburant, sans souci d’économie. L’Armée de terre ne doute pas comme l’Amérique qu’elle est éternelle. Et il faut bien le dire, les « Terriens » sont comme les « Ricains » de Sardou : s’ils n’étaient pas là… les choses iraient plus mal. Et comme les Ricains en 44, ils payent un lourd prix du sang. Alors, il est normal de s’incliner.

Dans l’interarmées, l’Armée de terre se comporte à l’instar des États-Unis dans l’Otan. Ils disent que c’est international mais, au-delà du folklore, ils n’admettent pas qu’on ne fasse pas comme eux et la raison, c’est qu’ils s’appellent lion. Pas question d’apprendre la langue des autres : un capitaine de frégate, c’est un lieutenant-colonel et un maître principal, un adjudant-chef. Pour guigner un poste à l’Otan, il faut son PLS 3333 d’anglais ; pour l’interarmées, le PLS 3333 terrien est indispensable. L’avantage du second est qu’il n’y a pas d’écrit. Aux États-Unis d’ailleurs, toute une partie des armées connaît à peine l’existence de l’Otan (une organisation pour les petits Européens) et encore moins ses procédures.

Bien sûr, on connaît l’allié le plus fidèle, ces lointains cousins old fashion, les Britanniques, qui font si fort penser aux marins.

L’Angleterre, pardon le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, c’est vraiment la Marine. Amorçons le sujet par la géographie. Il y a l’Angleterre, comme il y a la Surface, éternelle, mythique, indémodable. Puis, il y a la Sous-marinade, avare comme des Écossais, terre de légendes comme les Highlands avec des monstres noirs qu’on ne voit jamais. Les Écossais disent qu’ils ne sont pas Anglais mais c’est quand même la même île. L’Aéronautique navale est comme l’Irlande du Nord : revendiquée par le voisin qui la désigne de son propre et seul mot, Ulster ou aviation, c’est selon. Enfin, le Pays de Galles ressemble aux coys, petit, on n’en parle jamais sauf pour ses exploits sportifs, au rugby par exemple. Ce sport d’ailleurs, les « Brits » comme les marins y jouent. Ça permet de se défouler sainement et ça fait tout de même moins prolétaire que le foot, plus terroir, moins moderne mais à la mode quand même, sans tapage. Distinction, discrétion, structuration et position sociales, nous y voilà. Les Britanniques comme les marins sont organisés en classes qui ne se mélangent pas (oh non jamais !) mais qui méprisent, souverainement et discrètement, celle qui leur correspond à l’étranger ou à côté.

Flegmatique, distingué, chic et sobre mais pragmatique, le « Brit » comme le marin suscite autant l’agacement qu’une certaine admiration, celle de celui qui semble à la fois étrange, prétentieux, hautain et inatteignable, fruit d’une longue histoire et d’une vieille organisation politico-sociale, ce quelque chose que les aristos font sentir aux roturiers qu’ils n’auront jamais. À la fois ridicule et envié. Pourtant, la Grande-Bretagne et la Marine, les autres se demandent à quoi elles servent mais ce ne serait pas pareil si elles n’existaient pas.

Comme la Grande-Bretagne dans l’Union européenne, la Marine veut bien faire partie de l’interarmées mais à ses conditions et surtout si l’on respecte ses particularités. Elle place ses pions, agace mais suscite l’admiration parce qu’on pense qu’elle se débrouille bien et joue à l’ingénue ou répond en souriant poliment avec un trait d’humour plutôt que par du bel esprit. De façon un peu excessive, elle est toujours suspectée d’un coup pervers par ses compagnes. Bref, le lustre d’antan n’existe plus mais elle continue à fasciner le monde ! Il existe cependant une différence considérable entre la Marine et le Royaume-Uni : on y mange mieux ! Si le marin ressemble à Brett Sinclair, son camarade de l’Air a plutôt l’air de Dany Wilde, celui qui s’est fait tout seul à la force du poignet, empressé mais drôle avec les femmes. Mais il s’agit d’un Wilde oriental.

L’Armée de l’air ressemble en effet à bien des égards à la Chine populaire : les camarades y sont tous égaux, du camarade CEMAA (surnommé le grand timonier, car c’est un pilote qui sait tout) à la plus modeste camarade aviatrice. Mais dans l’une comme dans l’autre, certains sont plus égaux que d’autres car si le recrutement n’est pas aristocratique, le fonctionnement l’est assurément. En Chine, en effet, les ethnies et les langues sont nombreuses mais les Hans dominent tout. C’est ainsi qu’on comprend les relations humaines en Chine et dans l’Armée de l’air. Eh oui camarade aviateur, ce qui rend l’égalité difficile, c’est que nous la désirons seulement avec nos supérieurs…

La Chine, comme l’Armée de l’air, connaît périodiquement de grandes révolutions culturelles, qualifiées de grands bonds en avant, mais sur lesquels il faut un jour revenir en arrière. République populaire de Chine, République démocratique de l’air, même combat camarade. Les slogans de recrutement sont d’ailleurs les mêmes. Prenez-en un au hasard : « Pour faire voler nos avions, il nous faut toute une armée ». Traduit du dazibao suivant : « Camarades, nous avons besoin de tous les prolétaires pour édifier la République populaire de Chine » ! Comme la Chine lorgnait Hong Kong, l’Armée de l’air louche sur l’Aéronavale, tout en sachant qu’après l’avoir récupérée, elle la laissera avec un statut spécial. Quant à Taïwan, c’est comme l’Alat, un gros morceau dont elle espère qu’il tombera avec le temps, mais il est pour l’instant jalousement protégé par les États-Unis !

Comme l’aviateur, le Chinois est poli et souriant. Il a aussi des manières de nouveau riche. Et l’un comme l’autre se veulent pro, moderne et sympa ! Une différence, l’histoire est moins longue d’un côté. Sun Tzu, bien avant les Cigognes, même si l’Armée de l’air a fait sienne son célèbre principe : attaquer le vide plutôt que le plein.

L’interarmées, la RDA trouve ça bien, pratique. Elle en fait même parfois le panégyrique dans la plus belle et la plus chaleureuse langue de bois. Ou alors, elle ne dit trop rien. Comme la Chine au Conseil de sécurité des Nations unies, elle s’abstient, sauf quand ses intérêts vitaux sont menacés. Ces références orientales tant européennes qu’asiatiques amènent à la Gendarmerie. Hybride, il est normal qu’elle puisse être comparée à deux grands pays des deux continents : l’URSS et l’Allemagne.

L’URSS, c’est pour l’identité et pour la culture à la fois européenne et asiatique : une grande partie du territoire est asiatique, mais les Russes ressentent d’abord leur européanité… comme les gendarmes leur militarité. Il n’existe pas d’identité sociale ; il n’y a qu’une identité collective et politique, celle du parti et une identité individuelle, réelle dans l’activité : motard, skieur, plongeur, milicien, spetznaz. De critique point. Le parti, c’est le parti. Il a tant fait pour nous ! Bien sûr, on peut trouver que tel secrétaire général est plus souriant que son prédécesseur, que les motards sont mieux représentés que les skieurs au comité central mais enfin, on vient toujours au plenum.

Un parti mais aussi une église. Russes et gendarmes sont animés de la même foi, de la même dévotion pour la sainte Russie que pour la DGGN, dont les adeptes disent « qu’ils sont entrés en Gendarmerie ». Les deux professent, de toute façon, une orthodoxie sans faille. Quoique. Comme l’URSS, la Gendarmerie s’est transformée et tente de continuer cet aggiornamento. L’URSS est redevenue la Russie, la Gendarmerie repenche vers la Police. La 4L bleue ne sera plus qu’un lointain souvenir comme la Lada 2107, mais ce penchant policier s’apparente aux réformes russes : elles mettent du temps à percer et il y a fort à parier qu’il restera encore longtemps des voitures « bleu gendarme », comme il subsiste des voitures sur lesquelles « police » n’a pas remplacé « milice » en Russie. Ce mélange de grande culture et de tradition forte, de vieillot et de savoir-faire indéniable, de volonté de faire moderne, sans se départir des vieilles habitudes du passé font la Russie et la Gendarmerie d’aujourd’hui. Il y a toujours des gendarmes pour faire la circulation au « carrefour de la vache qui danse », comme il y a toujours des miliciens pointilleux pour contrôler la babouchka. En même temps, il y a les gendarmes en polo et casquette américaine comme les nouveaux flics russes dans leurs voitures japonaises rutilantes et sirènes hurlantes comme à Chicago. Et puis, en Russie, c’est le n° 2 qui commande, comme Corine Touzet dans son feuilleton. D’ailleurs, Vladimir Poutine n’est-il pas, comme l’actrice, un homme d’honneur ? La différence entre les Russes et les Gendarmes : la boisson. Les seconds boivent moins que les premiers.

L'Allemagne, c’est pour l’histoire : elle a connu bien des formes de gouvernement, mais Deutschland überalles. Et elle est toujours ressuscitée quand on la donnait morte. Et puis la discipline ! La hiérarchie en Allemagne comme dans la maréchaussée est une science exacte. Quand on le pousse un peu, le gendarme se fait philosophe comme certains Allemands. Ceux-ci ont inventé le sens de l’histoire, ceux là sont tourmentés par le sens qu’il prend… Dans l’interarmées, c’est comme la Russie avec l’Otan, oui au partenariat mais la méfiance reste de rigueur ou l’Allemagne à l’ONU, une vieille puissance à qui on refuse un siège en raison de ses turpitudes passées.

Après les grandes armées et les grands pays, voici les petits services et les petits pays, parfois à la longue histoire.

Le commissariat, même s’il est uni depuis moins longtemps qu’elle, ressemble à la Suisse. C’est propre, on y parle les trois langues des grands voisins (avec lequel on se sent plus d’affinité qu’avec les deux autres communautés), c’est supposé friqué, ennuyeux et triste. Un samedi soir de commissaire ressemble à une soirée à Genève : on va au concert ou voir un ballet ou une expo et on rentre à l’heure. Parfois, il y a un excentrique pour empêcher la neurasthénie ambiante. Les commissaires aiment bien débattre, comme les Suisses aiment bien voter, sur des sujets incompréhensibles pour le commun des mortels. Conservateurs et humanistes, les uns comme les autres sont précautionneux à l’extrême, voire ont peur de tout, alors qu’il ne se passe jamais rien chez eux. Mais on en a besoin pour négocier et parler d’argent. Les Suisses comme les commissaires disent qu’ils respectent les normes financières internationales. Cependant, ils font toujours exception pour les puissants (un commissaire ne refuse jamais rien à son pacha). Les commissaires n’ont certes pas inventé la Croix Rouge mais, sensibles comme ils sont, ils auraient pu, eux qui se promènent souvent sur le champ de bataille après celle-ci, et encore, comme Henri Dunant, pour affaires.

Il y a le grand-duché du Service des essences des Armées comme il y a celui du Luxembourg. On sait que ça existe mais on ne sait pas le situer sur la carte et tout le monde vient y faire le plein car c’est moins cher. L’un est le symbole de l’Europe, comme l’autre celui de l’interarmées : Schengen et l’absorption du bureau Logistique/combustibles de la Marine signifient qu’il n’y a plus de frontière !

Le Service de santé des Armées n’est pas comparable à un État, mais plutôt à une organisation internationale comme le CICR. Quand le « toub » parle, c’est comme quand le délégué du CICR se rend à Gaza, les armes se taisent. Ils n’empêchent qu’ils sont énervants avec leur sacro-sainte neutralité, autrement appelée secret médical. Mais c’est pour ça qu’on leur fait confiance.

La DGA. Difficile à dire. Un Bric peut-être ? Pas le Brésil, car pas assez colorée, pas l’Inde car beaucoup plus riche et moins corrompue, la Russie et la Chine déjà prises. En fait, ce n’est pas la Terre, plutôt la Lune. Certaines nations y sont allées (les États-Unis, par exemple) mais on ne connaît pas bien et certains voudraient y poser le pied comme la Chine et la RDA.

Restent les camarades étrangers. Ce sont d’autres planètes, certaines connues, celles de notre système solaire, d’autres sont à des années lumières, dans d’autres galaxies ou « dans ton derrière », selon une vieille expression facétieuse de l’Armée de terre. Peut-être nous voient-elles de loin comme une étoile, qui les éclaire et les réchauffe plus ou moins ou bien, comme quelque chose qui brille encore mais qui est déjà mort.

Bref, l’interarmées, comme les relations internationales, nous en avons toujours fait mais avant ça prenait plus de temps et la pratique tenait plus de place que la théorie incantatoire. Avec la mondialisation et la globalisation, ça va juste plus vite, avec la crise financière, c’est plus douloureux et il faut éviter un fourre-tout ingérable pour promouvoir une organisation qui fonctionne ! Et selon le bon mot d’Édouard Herriot, « C’est comme l’andouillette et la politique : il faut que ça sente la merde, mais pas trop » !

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